LETTRE OUVERTE AUX INVESTISSEURS IRRESPONSABLES

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    LETTRE OUVERTE AUX INVESTISSEURS IRRESPONSABLES

     

     

    J’ai toujours considéré l’investissement et la Bourse comme l’une des activités humaines parmi les plus stimulantes qui soit. Voilà une activité qui nous relie au reste du monde et qui nous pousse à mieux connaître la nature et l’évolution des innovations technologiques, des entreprises, de la société de consommation, du commerce international et du monde du travail. Une activité qui nous incite à réfléchir à la politique, à la liberté, à la justice, à la démocratie, aux relations internationales et aux interventions de l’État dans l’économie. Une activité qui nous force à nous faire une opinion sur les enjeux de société (environnement, égalité sociale, etc.), les rapports entre pays riches et pays pauvres, la mondialisation et le choc des civilisations. En somme, une activité qui nous place devant nos responsabilités.

     

    Comme occupation intellectuelle, on trouve difficilement plus complet. Rien, aujourd’hui, ne doit échapper à l’attention de l’investisseur aguerri: la science, les nouvelles technologies, les médias, la mode, la biologie, la sexualité, le jeu, l’éducation, l’alimentation, et plus encore. Pour chacun de ces domaines, je pourrais citer (et vous aussi sans doute) des dizaines d’entreprises cotées en Bourse qui sont, par leur taille et leurs ressources, au coeur des innovations et de la production des biens et services concomitants

     

    Que serait l’informatique sans les IBM, Microsoft et Apple? Que serait l’automobile sans les Ford, GM et Toyota? L’imaginaire de nos enfants, pour le meilleur comme pour le pire, serait bien différent sans les Disney, Pixar, Sony et Electronic Arts (le plus grand fabricant de jeux vidéo au monde). Même notre santé mentale, physique ou sexuelle est façonnée par les découvertes pharmaceutiques (pilule anticonceptionnelle, Viagra, antidépresseurs, etc.) des Pfizer, Johnson & Johnson, Novartis, GlaxoSmithKline et autres. Quand vos intérêts d’investisseurs couvrent un aussi large spectre, il est difficile d’échapper à un certain questionnement moral, social ou politique. À y regarder de plus près, on constate qu’il existe très peu de réformes gouvernementales et de débats éthiques qui n’impliquent aucune grande entreprise cotée sur les parquets de New York, de Londres, de Paris ou de Tokyo.

     

    C’est un euphémisme de dire que les marchés financiers n’ont pas très bonne presse dans les cercles autres que ceux des affaires. Pourtant, l’histoire nous apprend que la prospérité d’une nation est directement reliée à sa capacité de créer un système financier ouvert et concurrentiel, avec au premier rang un marché boursier dynamique et accessible. Plus encore: la liberté d’un peuple et le respect de ses droits dépendent en bonne partie de la dispersion du pouvoir et de la richesse que permet, entre autres, un marché boursier où participent des millions de petits épargnants. Comme le dit l’économiste canadien Reuven Brenner, le progrès économique et social repose d’abord et avant tout sur notre capacité à marier le talent et le capital.
    Quand les cités-États de la Renaissance italienne ont ouvert leurs marchés financiers, elles ont tout de suite attiré les artisans et commerçants les plus talentueux du pays. La ville d’Amsterdam est devenue le miracle économique de l’Europe au XVIIe siècle parce qu’elle a mis en place la première Bourse des valeurs mobilières de l’histoire, drainant vers elle tous les Européens qui avaient de bonnes idées à commercialiser. L’Angleterre a réussi à étendre son empire lorsque Londres a pris le relais en développant des marchés financiers encore plus ouverts et sophistiqués.

     

    Les millions d’immigrants entrepreneurs qui ont choisi les États-Unis comme terre d’accueil depuis 100 ans ne l’ont pas fait en raison de son filet de sécurité sociale, de son régime politique ou du raffinement de sa culture, mais bien parce qu’ils avaient accès à un marché de capitaux fortement déconcentré et décentralisé, indépendant de l’État et des dynasties industrielles, qui ne trouvait son équivalent nul part ailleurs. Si les trois quarts des grandes entreprises de haute technologie ou de biotechnologie dans le monde sont américaines, c’est parce que les États-Unis sont encore l’endroit où l’on réussit le mieux le mariage entre les talents des entrepreneurs et les capitaux des investisseurs.

     

    La Bourse fascine et inquiète à la fois. Elle fascine tous ceux qui veulent augmenter leur patrimoine financier, et elle inquiète tous ceux qui croient que la culture matérialiste et la soif de profit nous mènent directement à notre perte. Certains souhaiteraient qu’on puisse la contrôler davantage et même, si possible, en tirer des revenus pour l’État, sous la forme d’une taxe sur les transactions des investisseurs par exemple. D’autres voudraient qu’elle protège davantage les droits des petits actionnaires, qui ont souvent l’impression d’être les derniers à être récompensés, une fois que tout le monde (travailleurs, patrons, fournisseurs, État, etc.) a obtenu sa part du gâteau.

     

    Mais au-delà de tout, la Bourse est un moyen, parmi tant d’autres, de s’enrichir. Du moins, telle devrait être sa fonction première du point de vue des investisseurs. Hélas! ce n’est pas du tout le cas, notamment pour cette catégorie d’investisseurs qui ont choisi de prendre en main, en partie ou en totalité, la gestion de leur portefeuille (je les appelle indistinctement les investisseurs individuels, particuliers, autonomes ou tout simplement, sans aucun préjugé, les petits investisseurs).

     

    Les statistiques recueillies au cours des 20 dernières années sont incontestables: les rendements réalisés par ces investisseurs, autant sur le marché des actions que sur celui des obligations, sont pitoyables, pour ne pas dire catastrophiques. Pendant que tout le monde joue à l’autruche, il y a péril en la demeure. Pourquoi? À qui la faute: les gestionnaires de fonds? les patrons d’entreprise? les spéculateurs? les médias? l’État? les investisseurs eux-mêmes? Avec les rendements qu’il obtient, le petit détenteur d’actions ou de fonds d’actions n’arrive même pas à protéger son capital contre l’inflation, et pendant ce temps-là on nous parle d’investissement socialement responsable, de capitalisme actionnarial ou de tendances de marché. La maison brûle, et on discute de la couleur des rideaux du salon.

     

    On dit que la psychologie et l’histoire sont les deux sciences les plus tristes, parce que l’une étudie les faiblesses de l’homme et l’autre les faiblesses de l’humanité. Cette lettre ouverte aborde notamment des questions d’histoire et de psychologie. Histoire de la spéculation financière, des marchés financiers et des innovations technologiques d’une part, et psychologie de l’investisseur d’autre part, sous l’angle entre autres de cette nouvelle discipline académique appelée la finance behavioriste (ou finance comportementale).

     

    Ce que ces deux disciplines nous apprennent de l’investisseur individuel et de sa performance sur les marchés est certes désolant, mais loin d’être sans intérêt. Ça devient même très passionnant quand on arrive à comprendre les causes et les conséquences de ses déboires. On constate alors que la Bourse n’est qu’une extension de la psychologie humaine et que les meilleures stratégies d’investissement sont celles qui évitent les pièges de la « nature humaine » ou, mieux encore, celles qui consistent à exploiter, tout en les corrigeant, les réflexes moutonniers de certains joueurs boursiers

     

    Un mauvais plaisantin écrivit un jour que la psychologie est la science qui vous apprend des choses que vous savez déjà en des termes que vous ne comprenez pas. Je me propose de faire exactement le contraire: vous inciter à prendre conscience de choses que vous ne savez pas en des termes que vous comprenez d’instinct.
    Ce livre s’adresse aux investisseurs irresponsables, mais aussi aux investisseurs responsables. Les premiers ont tout à apprendre, tandis que les seconds ne seront jamais trop vigilants pour comprendre et assumer les conséquences de leurs actes. Sur des questions comme la spéculation, la capitalisme actionnarial, les droits des actionnaires, la responsabilité sociale des entreprises, la mondialisation, la bulle des technos, le profit, les fonds communs de placement, la vente à découvert, les dividendes, les multinationales, la gouvernance des entreprises et la philanthropie, je crois avoir un point de vue qui contraste avec l’opinion dominante et la « pensée unique ». Un point de vue qui en ébranlera sans doute plusieurs, un discours qu’on entend trop peu souvent, mais qui n’en demeure pas moins bien documenté et essentiel.

     

    Après avoir écrit sept livres sur les stratégies d’investissement et des centaines de chroniques sur l’art et la psychologie du placement à la Bourse, je me crois autorisé à prendre un ton plus personnel, direct et provocateur. Non pas par plaisir ou par exercice de style, mais parce que l’heure est grave, que les idées fausses sont trop nombreuses et les mauvais réflexes, trop dangereux.

     

    En pastichant le jargon sportif, on peut dire que pour les petits investisseurs « il n’y en aura pas de facile ». Rien n’est gagné d’avance. Sur sa droite, il a pour mission de défendre le capitalisme contre les capitalistes (leur propension à quémander l’aide de l’État ou à abuser de leurs privilèges personnels, corporatifs et industriels); sur sa gauche (souvent ses propres enfants), il doit convaincre les altermondialistes et les anti-libéraux que, sur l’essentiel, ils ont tout faux; et au centre (c’est-à-dire par rapport à lui-même), il doit se doter de meilleurs outils (attitude mentale, stratégies de placement, etc.) pour atteindre ses objectifs de placement.

     

    L’investisseur d’aujourd’hui a deux grandes responsabilités. À l’égard de lui-même d’abord, afin qu’il ait les moyens financiers de vivre le type de vie qu’il a raison de souhaiter, sans dépendre de l’État, des institutions de crédit ou de sa famille. À l’égard des autres ensuite, en leur donnant les moyens d’une certaine égalité des conditions, par le biais des programmes sociaux et services de l’État bien sûr (est-il nécessaire de préciser que l’investisseur prospère paie plus d’impôts que l’investisseur fauché?), mais aussi plus directement par le don, la contribution à des oeuvres humanitaires qui peuvent suppléer aux limites de la solidarité familiale, de l’État et du marché.

     

    Plusieurs thèmes abordés dans ces pages ont fait l’objet de chroniques que j’ai signées dans des publications comme le magazine Affaires Plus, le mensuel Finance et Investissement ou les sites Internet lesaffaires.com et orientationfinance.com. Mes éditeurs m’ont souvent reproché d’être trop « universitaire » et pas assez « engagé » face à l’un ou l’autre des sujets que j’ai eu l’occasion de traiter dans ces tribunes. Avec ce livre, je me mouille. Je laisse tomber les gants blancs et je mets les gants de boxe. Mais n’ayez crainte, je ne crois pas avoir trop fait de compromis sur l’objectivité scientifique ou l’honnêteté intellectuelle en portant, pour écrire ces pages, un chapeau de polémiste.

     

    Une lettre ouverte est aussi écrite pour d’autres personnes que ses seuls destinataires. J’espère que la présente tombera dans les mains des non-investisseurs, des jeunes surtout, mais aussi de tous ceux qui, même s’ils en ont les moyens, ont choisi de ne pas investir leurs épargnes dans le marché des actions en raison de préjugés tenaces.

     

    Tout le monde devrait savoir qu’il n’y a pas de meilleure façon de contribuer à la croissance économique, d’assurer son autonomie face à l’État, d’exercer sa liberté de citoyen et de combattre le sous-développement dans le monde, que de participer au marché boursier. Votre responsabilité d’investisseur est beaucoup plus grande que vous ne le croyez

     

    * Extrait du livre Lettre ouverte aux investisseurs irresponsables  d’André Gosselin

     

     

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